Ce récit de la Genèse est dû, peut-être, à la plume d'un écrivain qui se retrouve lui-même dans une sorte de tohu-bohu social, celui des déportés de Juda en Babylonie, après la défaite subie devant l'assyrien Nabuchodonosor. Les déportés se retrouvent dans un pays étranger, avec une langue étrangère, des coutumes et des rites inconnus. Finie la sécurité de l'enracinement et des litanies en pays connu : maintenant, il faut faire retentir une Parole rebelle, qui permette d'introduire de l'ordre, de l'identique, de l'identité.
Ce qui va devenir le judaïsme s'élabore alors, durant plus d'un siècle, dans le secret du rêve et le laboratoire de la mémoire, dans une exaltation littéraire qui, un beau jour dans le cinquième siècle, va retentir sur la place de Jérusalem revisitée. Esdras le scribe "lut dans le livre de la Loi de Moîse, depuis le matin jusqu'au milieu du jour..." Et tout le peuple s'en alla pour manger et pour boire, car ils avaient compris les paroles qu'on leur avait expliquées (Néhémie 8).
C'était un choix politique et culturel : reconstruire le Temple, les maisons des pères -, avec les techniques apprises à l'étranger, mais sur "la terre d'Israël" que l'on décrète à ce moment-là avoir été promise. La Bible avec son Dieu unique viennent alors de naître.
Encore fallait-il donner un sens, un rayon de lumière qui permette de trouer le tohu-bohu de la déportation. Comment une telle Shoâh avait-elle pu survenir ?
Les rabbins et plus tard le Talmud trouvent la réponse esquissée dans le texte de l'Exode, au chapitre 17. Dans le désert de Sin, le peuple crève de soif et cherche querelle à Moïse, en disant :"Le Seigneur est-il vraiment parmi nous ?" Commentaire : le peuple doute de sa vocation et veut retourner en Egypte, se remettre dans les ornières des peuples connus. C'est alors que surgit un chef bédouin du désert, Amalec, juste à ce moment de doute, juste à ce moment où le peuple veut redevenir conforme à l'image de tous les autres. Et Amalec commence la bataille et les premiers morts jonchent le sol...
Quand Israël doute, Amalec surgit. Les kabbalistes ont remarqué que la valeur numérique du mot "doute" est la même que celle du nom d'Amalec : 240.
Amalec, disent les rabbins aujourd'hui, est l'incarnation historique du doute récurrent d'Israël, l'expression destructrice de sa faiblesse spirituelle. Il est impossible de "parler" avec lui, il faut le combattre, "de génération en génération", d'Agag à Haman, d'Antiochus à Hitler.
Mais d'où vient Amalec? et pourquoi Amalec?
La réponse n'est pas dans les Ecritures, mais dans l'imagination des rabbins. Freud aussi avait beaucoup d'imagination... Voici : Amalec est le fils de Timna, une princesse cananéenne qui aurait voulu se convertir, devenir juive. Elle va voir pour cela Abraham, qui refuse ses propositions, puis Isaac, et enfin Jacob, bref les trois patriarches qui la refusent unanimement. Dépitée, Timna devient alors concubine d'Eliphaz et met au monde Amalec. Et celui-ci n'aura de cesse avant d'avoir vengé sa mère humiliée...
Et les rabbins, admirables, de constater qu'il s'est trouvé un Booz dans le peuple juif pour accueillir comme épouse Ruth qui était pourtant Moabite : quel Booz aujourd'hui pour accueillir légitimement une Timna enfin réconciliée ?
Telle est le premier rai de lumière que le judaïsme fait briller dans le chaos de la déportation : une fidélité retrouvée sur la Terre d'Israël, dans l'attente d'une Ruth nouvelle...
Or au sein du judaïsme d'après la déportation, s'élabore une autre réponse possible. On en trouve les traces écrites dans différents livres bibliques, dont celui d'Esther. D'autres déportés ont préféré, comme Jérémie le prophète le leur avait suggéré, "planter des arbres" là où ils étaient pour s'y enraciner eux-mêmes. Et cette transplantation a réussi au point qu'ils ont choisi de rester dans une terre qui n'était plus "d'exil" mais, pour eux, leur nouveau lieu de vie librement choisi et assumé cette fois. Non, ils ne rentreront pas en "terre d'Israël".
Restant là où ils prospèrent, ils entendent se comporter en hommes libres car ils n'ont pas renoncé à la théocratie de leurs coreligionnaires repartis en Israël pour mourir en essayant d'en instaurer une autre là où ils vivent.
Tant pis si Esdras-Néhémie prônent la rupture des mariages mixtes : leurs femmes à eux prendront leur mari qu'elles veulent, et ils n'hésiteront pas à épouser des "moabites"!
Et ils écrivent, pour dire tout cela, en particulier le livre d'Esther. Ce livre est peu connu en milieu protestant, parce qu'on n'y parle pas de ...Dieu. Pire : Ce dernier, s'il existe, est quasiment ignoré, du moins dans sa version hébraïque originelle, qui date du IVème siècle AC, différente de sa traduction grecque qui, au second siècle, introduit partout l'intervention divine.
Cette absence littéraire n'est d'ailleurs pas la seule à être remarquable dans ce "judaïsme nouveau". Outre qu'Esther, l'héroïne du livre, n'hésite pas à épouser le roi Xerxès, Mardochée, son oncle, vit sa foi comme un acte politique de liberté. Le centre de l'histoire racontée, c'est que Mardochée refuse de se conduire comme un courtisan : il refuse de s'agenouiller devant Haman, premier prince de la Cour du roi. C'est un homme libre, sujet du roi certes, mais homme libre, comme l'apôtre Pierre exhortera les "disciples de la dispersion" à le devenir (1 Pi 2:16).
L'histoire a été écrite comme une oeuvre de fiction, créée par son auteur qui la situe aux temps du roi Xerxès, vers le début du 5ème siècle AC. Il s'agit pour l'auteur de se situer en contreproint avec le livre d'Esdras, qui le cite lui aussi, et pour le contredire : les Juifs peuvent vivre en paix dans un pays étranger!
D'ailleurs ce texte sera probablement réécrit, deux siècles plus tard, dans la version massorétique que nous avons maintenant (toujours en hébreu), avec cette fois-ci une pointe de victoire sur les antisémites et une date, le 13 Adar, qui est celle de l'anniversaire de la mort d'un général goy, Nikanor, ennemi d'Israël, au temps des Macchabées. Et le 14 Adar est devenu la date de la fête de Pourim (mot étranger), sorte de carnaval avant le mot, fêté aujourd'hui encore par l'ensemble du judaïsme. Mais ce texte, qui aura bien du mal à figurer sur la liste des livres bibliques retenue par les rabbins du 1er siècle après J.-C., nous apporte, à nous lecteurs bien tardifs, la bonne nouvelle d'un judaïsme pluriel et inventif dans l'adversité.
Esdras-Néhémie font le choix d'une identité dure, entourée de haies et du caractère irréductible de certains conflits. Esther fait le choix inverse, celui de la générosité fraternelle et du pari d'une paix possible. Au jour de Pourim, "chacun envoie des cadeaux à son voisin" (Est. 9:19) et l'on boit jusqu'à ne plus distinguer qui est qui. Au lieu de se barricader dans son personnage même religieux, chacun s'efforce de sortir de la prison dans laquelle il s'était peut-être enfermé.
Vingt siècles plus tard (et même un peu plus!), dans une société occidentale contemporaine soumise à un "idéal de la désidéalisation", comme le note A. Finkielkraut, notre protestantisme se trouve comme en pays étranger. Les temples dont l'auditoire s'exténue lentement mais inexorablement depuis un demi-siècle se retrouvent peuplés de prédicateurs décontenancés.
Bien sûr nous ne sommes pas Juifs, mais la méditation de l'Histoire au travers de la Bible peut nous donner des indications. Les témoins de Jésus n'étaient pas d'accord non plus entre eux quant au visage que devaient adopter les communautés anciennes dans les sociétés de leur temps.
Notre protestantisme réformé, dans la recherche résiliente de sa survie, serait sans doute bien inspiré de ne pas s'enfermer tout uniment dans la clameur répétitive et faussement juvénile de concepts usés : peut-être bien, comme le dit Mardochée dans le livre d'Esther, que "le soulagement et la libération viendront d'un autre côté!" (Esther 4:14).
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